Littérature étrangère/Romans

Cristallisation secrète, Yôko Ogawa.

imagePetit à petit, un à un, jour après jour, les objets d’une petite île disparaissent. Emportant au loin les restes de choses devenues désormais futiles aux yeux des habitants, impuissants face à cette force extérieure, naturelle et effrayante. Petit à petit, jour après jour, des petits trous se percent dans leur coeur, formant une cavité de plus en plus grande, béante. Les souvenirs flottant autour de l’objet s’épuisent et s’envolent. Ils se noient, se laissent emportés tels les pétales des roses que les habitants de l’île jettent au fleuve pour se débarrasser de cet objet qui ne leur rappelle déjà plus rien.

“Je me suis penchée à la fenêtre et j’ai cligné plusieurs fois des yeux. La surface de l’eau était entièrement recouverte de fragments rouges, roses ou blancs, un assortiment de couleurs pour lequel il était difficile de trouver un qualificatif. Il ne restait plus un seul espace libre. Ces fragments, ainsi vus d’en haut, avaient l’air doux, se chevauchaient et se déplaçaient plus lentement que le cours habituel de l’eau. (…) Il n’y avait que des pétales à perte de vue. En remontant mes mains, j’avais aperçu pendant un instant la surface de l’eau, mais d’autres pétales étaient aussitôt venus la recouvrir. On aurait dit qu’ils descendaient vers la mer, comme hypnotisés.” – p.63/64. 

Comme les cendres de cet autodafé inévitable, les objets partent en fumée et ne laissent aucun souvenir chez les habitants de la petite île. Seulement, quelques uns ne semblent pas affectés sensiblement par ces disparitions. Chaque objet leur rappelle un souvenir, avec une douce et sombre nostalgie. Leur coeur ne périt pas et ils sont, chaque jour, traqués par une police secrète, les chasseurs de mémoire, et emmenés de force on-ne-sait-où dans des camionnettes bâchées.

Voilà le côté qui m’intéressait dans le livre, cette ambiance oppressante – et un passage en particulier m’a coupé la souffle ! – et ce climat de terreur qui s’instaure dans cette île qui se vide. On pense naturellement à Fahrenheit 451 quand les livres, à leurs tours, disparaissent… Ces forces qui se déchaînent, ces extinctions naturelles et l’impuissance des habitants face à la nature et à un nouveau régime totalitaire attise la curiosité. Autour d’une puissante métaphore de la disparition, du souvenir et du deuil, j’ai tourné chaque page avec le souhait d’en savoir plus sur ce monde étrange et, peut-être, partir au-delà de l’île. Mais l’auteure s’épanche sur les sentiments de l’héroïne, une jeune écrivaine marquée par la disparition de sa mère, qui se bat pour ne pas laisser son coeur se vider, en vain. Ce n’est pas inintéressant, mais il reste tout au fond de moi, quand je referme le livre, le sentiment que cette terrible idée n’a pas été assez exploitée. Et la déception encore amère de ces passages plus longs, du roman dans le roman, qui m’ennuyait à chaque fois… Je regardais le nombre de pages avant que le chapitre termine, et ce n’est jamais bon signe.

Mais le décor m’a époustouflée et a complètement sauvé ma lecture. Les déambulations dans un paysage post-catastrophe nucléaire, comme une Tchernobyl ou Fukushima vidée-ville-fantôme, sont fascinantes.

“En hiver, tous les quartiers semblent tristes, mais là-bas, ça l’est encore plus qu’ailleurs, remarqua le grand-père en rentrant de l’école le premier jour se terminant par un zéro. Au moment où je suis arrivé de l’autre côté après avoir contourné la colline, le vent sur mes joues et devenu glacial, ne serait-ce pas par hasard la frontière de la mousson ? Il n’y a pratiquement personne dans les rues. Les chats y sont sans doute plus nombreux que les humains. Il n’y a que des vieilles maisons en bois, et la plupart sont vides. Sans doute depuis le départ de ceux qui travaillaient aux ateliers d’affinage. Et si vous saviez comme ces ateliers sont sinistres. Ils ressemblent à la fois à de gros blocs de fer rouillé, de larges cheminées, des bâtiments à moitié effondrés, ou des attractions d’un parc de loisirs. Où que l’on se trouve dans le quartier, on a forcément les ateliers sous les yeux. On dirait que seuls, prisonniers de plusieurs couches d’oxydation, ils sont morts d’épuisement sans pouvoir bouger.” – p. 113/114.

Il faut surtout retenir cette réflexion enveloppante sur le temps, “Il faut laisser faire le temps. Parce qu’il continue à s’écouler bravement et que personne ne peut avoir prise dessus.” – p.68. Le coeur, soumis à des disparitions quotidiennes, n’a pas le temps de s’épancher de tristesse et profite chaque jour de ce qu’il lui reste. Réjouissons-nous de ce que la nature nous offre, avant que tout ne s’évapore.

© Cristallisation secrète, Yôko Ogawa, éditions Actes Sud, collection Babel, 2009 (1994 pour la première édition au Japon).

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