Jeunesse/roman jeunesse

Bird, Crystal Chan.

Mon frère s’appelait John, puis Grandpa a dit qu’il ressemblait plus à un oiseau, avec sa manie de sauter du haut de n’importe quoi, et le nom, Bird, lui a collé à la peau.– p.5 

(…) à quoi pense un gamin de cinq ans qui se jette d’une falaise.” – p.6

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L’enfant a tenté de s’envoler. En ouvrant grand ses bras, pleins de plumes imaginaires, il s’est écrasé face contre sol, os disloqués, en bas de la falaise. Le même jour que la naissance de Jewel qui nous raconte son douzième anniversaire et l’été qui va suivre. Cette petite soeur, qui ne connaitra jamais son grand frère, cherche un soupçon d’amour dans le silence de Grandpa, qui a arrêté de parler depuis l’accident, dans les rares sourires de Ma et le deuil qui ronge encore toute la famille douze ans plus tard. Habituée à grimper en haut du grand arbre de chez son voisin M. McLaren, elle y rencontre un jour un garçon. Il s’appelle John. Comme l’ombre du frère mort qui plane, trop envahissante. Ils se lient rapidement d’amitié, ignorant la colère du Grandpa pour le ptigars et les superstitions incessantes du Pa. Peu à peu, nous découvrons John et connaîtrons qui il est réellement…

Mais c’est surtout à la gamine que l’on s’attache. Elle se construit, se disloque elle aussi de l’intérieur, à l’image des os brisés de son feu-frère. Comment savoir qui l’on est quand sa famille vit dans le deuil depuis toujours ? Comment accepter qui l’on est, comment vivre sans barrière, comment être soi ? Comment s’exprimer quand un mutisme s’est abattu sur une famille entière ?  Ne vous méprenez pas, cela a l’air bien sombre lorsque l’on résume mais c’est un récit captivant et lumineux, Bird est fascinant ! Si la vie de la famille tourne autour de cette catastrophe, la petite fera bouger les choses, souhaitant des réponses à ses questions, souhaitant grandir et surtout rompre le Silence angoissant, le troquer contre un silence qui enveloppe et rassure.

Les étoiles éparpillées tapissaient le ciel d’un horizon à l’autre. Derrière le chant des grillons et le souffle de la brise sur les rangs noirs de maïs, il y avait à nouveau ce silence, épais et rassurant comme une couverture. J’aurais donné tout au monde, j’en ai pris conscience, pour avoir autour de moi des gens, des roches, des plantes capables de m’envelopper dans un tel silence.– p.193

Jewel est une petite fille étonnante, détonnante ! Elle nous donne envie d’être curieux, lorsqu’elle explique avec passion les secrets géologiques de l’Iowa. Elle nous donne envie de nous poser tranquillement en haut d’une falaise et de laisser couler le vent sur nous, l’entendre siffler dans nos oreilles. On la suit, on ne la lâche plus, On est furieux avec elle, on est heureux aussi, on veut savoir ce qu’elle va dire à ses pierres qu’elle dispose sur la falaise, on veut savoir comment elle va se sortir de cette coquille.

Mais je conçois que chacun de nous soit constitué de plusieurs couches, à l’image de la Terre, dont les strates s’empilent les unes sur les autres. Si vous creusez, vous atteignez une autre strate à l’intérieur d’un individu. Et parfois ces strates sont surprenantes. – p.192

Le roman de Crystal Chan est un véritable récit contemplatif : on aime la nature dans ses moindres recoins avec la petite : “Je trouve ça fantastique (…) que, dans la poussière que ramassent mes mains, il y ait des brachiopodes, des échinodermes et des coraux. Ils ont vécu, nagé, et maintenant sont poussière. Tout ce qui vit aujourd’hui sera, un jour, poussière. La poussière est tout.” – p.35. On lit, comme on écoute à une veillée autour d’un feu, les superstitions jamaïcaines passionnantes sur les duppies et les chiens Xolo : “La nuit, les certitudes disparaissent : les ombres prennent de la consistance, des arbres familiers changent d’apparence et de sens, les esprits parcourent librement la terre. (…) La nuit, le monde des esprits prend le pouvoir et les humains le perdent.” – p.151. On est à l’affût des nombreuses petits choses à apprendre comme les contrails et les roches erratiques. Et chaque élément s’éparpille harmonieusement comme autant de grains de riz déposés devant la maison pour chasser le mauvais esprit.

Bird touche forcément un petit point quelque part tout au fond, même bien caché sous une carcasse : la lumière et l’ombre, la fascination pour les étoiles et le cosmos, les personnages attachants et saisissants, la relation on-ne-peut-plus-touchante entre Grandpa et Jewel, l’admiration et le respect de la nature et de la Terre. Un récit sur l’imagination, sur la création de soi, sur la découverte, sur l’amitié, les espoirs et les chagrins, les joies et les peines d’un quotidien étrange. Il faut lire – que dis-je ? – boire ! – les mots justes de Crystal Chan avant d’atteindre l’Horizon Zéro et de nous faire avaler goulument par un trou noir.

© Bird, Crystal Chan, éditions Actes Sud, collection Hélium, 2014.

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