Littérature étrangère/Romans

Pourquoi l’enfant cuisait dans la polenta, Aglaja Veteranyi.

MA MÈRE EST DIFFÉRENTE DE TOUS LES AUTRES PARCE QU’ELLE SE SUSPEND PAR LES CHEVEUX ET QUE ÇA TIRE LA TÊTE ET QUE CA ALLONGE LE CERVEAU. – p. 31

QUAND MA MÈRE EST SUSPENDUE PAR LES CHEVEUX, ELLE COURT DANS LES AIRS. – p. 64

couv72446048-pngLa mère de la petite narratrice travaille dans un cirque. Elle est de celles qui se suspendent dans les airs par les cheveux. Pour se rassurer, la gamine imagine l’histoire de l’enfant qui cuit dans la polenta, que sa grande soeur lui conte à chaque spectacle, histoire de penser à autre chose qu’à sa mère suspendue par un fil à la vie.

On fait cuire l’enfant dans la polenta parce qu’il maltraite d’autres enfants. Il attrape les orphelins, les attache à un tronc d’arbre et leur suce la chair des os.
L’enfant est si gros qu’il a toujours faim.
Il vit dans une forêt pleine d’ossements et de tous côtés, on l’entend qui les ronge.
La nuit, il se couvre de terre et dort d’un sommeil tellement agité que toute la forêt tremble. – p.100

Le récit d’Aglaja Veteranyi est déroutant. Découpé en trois parties bien distinctes, nous découvrons d’abord la vie de la famille, réfugiée d’une Roumanie dictatoriale, qui gagne son pain dans un cirque et vagabonde de villes en villes dans les caravanes. Les jours de la gamine sont alors rythmés par la crainte quasi permanente d’un accident lors d’un spectacle. Nous la suivons ensuite avec sa soeur dans un internat, pour enfin suivre son parcours chez Pépita, une meneuse de revues, dans des spectacles un poil malsains pour son âge.

Ce qui déroute le plus est la légèreté et la poésie des mots d’Aglaja pour décrire ce quotidien sombre où elle est partout étrangère, où « la terre entière n’est qu’allées et venues » (p. 105). Rien de mieux pour survivre à la difficulté d’être dans ce chaos que de lâcher régulièrement des cris, des souffles, en lettres capitales, traversant des pages entières pour dire que « LES JOURS ONT FROID » (p. 95) ou alors que « LE CIEL RESSEMBLE À UNE ARTÈRE OCULAIRE ÉCLATÉE. » (p.174). N’appartenir à aucune frontière, ne pas trouver sa place sur Terre, qui devenir parmi cela ?

L’enfant qui écrit éclaire cette tristesse de son regard affûté et poétique, nous laissant coi devant tant de légèreté et d’imagination. Pourquoi l’enfant cuisait dans la polenta a le goût d’une longue nuit semée de cauchemars et de rêves, une de ses nuits où l’on a du mal au réveil à se lier à nouveau à la réalité. Les cris étouffés lancés dans le récit rassurent, comme l’histoire de l’enfant qui bout dans la polenta rassure la petite. Ils nous rappellent que nous ne sombrerons pas dans la dure mais douce folie du monde. Une lecture singulière, passionnante !

« Démonter la tente du cirque, c’est partout pareil, c’est comme de grandes funérailles, c’est toujours de nuit, après la dernière représentation dans une ville.
Lorsque la clôture du cirque est démontée, des étrangers s’approchent parfois de notre caravane et pressent leur visage contre la vitre.
Je me sens comme les poissons du marché.
On conduit les caravanes et les cages à la gare avec des lampes qui clignotent, comme une cortège funèbre, puis on les charge sur des wagons de chemin de fer.
Tout se défait en moi et le vent me transperce.
J’aimerais être comme les gens qui sont dehors. Ils savent lire, ils savent tout, leur âme est en fine fleur de farine. » – p. 37

« JE RÊVE QUE MA MÈRE MEURT. ELLE ME LAISSE UNE BOÎTE AVEC LE BATTEMENT DE SON COEUR. » – p. 99

© Pourquoi l’enfant cuisait dans la polenta, Aglaja Veteranyi, L’esprit des péninsules / Éditions d’en bas, 1999, 2004 (trad.), aussi adapté au théâtre.

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2 réflexions sur “Pourquoi l’enfant cuisait dans la polenta, Aglaja Veteranyi.

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